Étiquette : Jean Tauler

  • « Celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu. » Jn 3, 34

    « Celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu. » Jn 3, 34

    Comme Marie, toute servante de Dieu doit assez souvent faire le silence et le calme en elle-même, s’enfermer en son intérieur, se cacher dans l’esprit pour se soustraire et échapper aux sens, et se faire à elle-même un lieu de silence et de repos intérieur. C’est de ce repos intérieur qu’on chante… : « Alors que l’on était en plein silence, que toutes choses étaient dans le plus grand silence, et que la nuit était au milieu de son cours, c’est alors, Seigneur, que de ton trône royal la parole toute-puissante est descendue » (Sg 18,14-15), le Verbe éternel sortant du cœur de son Père. C’est au milieu du silence, au moment même où toutes les choses sont plongées dans le plus grand silence, où le vrai silence règne, c’est alors qu’on entend en vérité ce Verbe. Car si tu veux que Dieu parle, il faut te taire ; pour qu’il entre, toutes choses doivent sortir.

    Quand notre Seigneur Jésus est entré en Égypte, toutes les idoles du pays se sont effondrées. Tes idoles à toi, c’est tout ce qui empêche cette naissance éternelle de s’accomplir en toi, d’une façon véritable et immédiate, aussi bon et aussi saint que cela puisse paraître. Notre Seigneur a dit : « Je suis venu apporter un glaive » (Mt 10,34) pour trancher tout ce qui tient à l’homme… Car ce qui t’est le plus proche, voilà ton ennemi : cette multiplicité d’images, qui cachent en toi le Verbe.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Lève-toi, prends ton brancard, et marche. »

    « Lève-toi, prends ton brancard, et marche. »

       Notre Seigneur est venu à la piscine de Bézatha ; il y a trouvé un homme malade depuis trente-huit ans, et il lui a dit : « Veux-tu être guéri ? »… Mes enfants, remarquez bien que ce malade était resté là très longtemps, de longues années. Ce malade était destiné à servir la gloire de Dieu, et non la mort (Jn 11,4). Oh, si l’on voulait s’efforcer de comprendre dans un esprit de vraie patience l’enseignement profond contenu dans le fait que le malade avait attendu trente-huit ans que Dieu le guérisse et lui ordonne de s’en aller !       

    Cela s’adresse aux gens qui, ayant à peine commencé une vie un peu à part et ne voyant pas se produire aussitôt les grandes choses attendues, croient tout perdu et se plaignent de Dieu comme s’il les traitait injustement. Comme il y a peu d’hommes qui possèdent cette noble vertu de pouvoir s’abandonner et se résigner, qui se tiennent pour ce qu’ils sont, et supportent leur infirmité, leurs entraves et leurs tentations, jusqu’à ce que le Seigneur lui-même les guérisse… Quelle puissance et quelle maîtrise seraient données à cet homme ! C’est à celui-là qu’il serait dit en vérité : « Lève-toi, tu ne dois plus rester couché, tu dois sortir triomphant de toute captivité, être délié et marcher en toute liberté ; tu porteras ton lit, c’est-à-dire ce qui te portait auparavant, tu dois maintenant l’enlever et le porter avec puissance et force. » Celui que le Seigneur délivrera lui-même, celui-là serait bien délivré, il marcherait plein de joie et, après cette longue attente, il obtiendrait une merveilleuse liberté dont sont privés tous ceux qui croient se délivrer eux-mêmes et brisent leurs liens avant le temps.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Tout ce qu’il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

    « Tout ce qu’il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

     Il nous faut examiner de près ce qui rend l’homme sourd. Pour avoir prêté l’oreille aux insinuations de l’Ennemi, pour avoir entendu ses paroles, le premier couple de nos ancêtres sont devenus sourds les premiers. Et nous aussi après eux, en sorte que nous ne pouvons plus ni entendre ni comprendre les inspirations aimables du Verbe éternel. Pourtant nous savons bien que le Verbe éternel est au fond de notre être, si ineffablement près de nous et en nous que notre être même, notre propre nature, nos pensées, tout ce que nous pouvons nommer, dire ou comprendre, tout cela n’est pas si près de nous et ne nous est pas si intimement présent que ne l’est le Verbe éternel. Et ce Verbe parle sans cesse en l’homme. Mais l’homme n’entend pas tout cela à cause de la grande surdité dont il est atteint… Du même coup, il a été tellement atteint dans ses autres facultés qu’il en est aussi devenu muet, et qu’il ne se connaît pas lui-même. S’il voulait parler de son intérieur, il ne pourrait pas le faire, ne sachant pas où il en est et ne connaissant pas sa propre manière d’être…       

    Qu’est-ce donc que ce chuchotement nuisible de l’Ennemi ? C’est tout le désordre qu’il te fait voir sous son côté miroitant et qu’il te persuade d’accepter, en se servant de l’amour ou de la recherche des choses créées, de ce monde-ci et de tout ce qui s’y rattache : biens, honneurs, même amis et parents, voire ta propre nature, bref, tout ce que t’apporte le goût des biens de ce monde déchu. C’est de tout cela qu’est fait son chuchotement…       

    Vient alors Notre Seigneur : il met son doigt sacré dans l’oreille de l’homme, et de la salive sur sa langue, ce qui fait que l’homme retrouve la parole.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Jésus alla dans un endroit désert, et là il priait. »

    Quand le Fils de Dieu « leva les yeux au ciel et dit : ‘ Père, glorifie ton Fils ‘ » (Jn 17,1), il nous a appris par cette action que nous devons élever bien haut tous nos sens, nos mains, nos facultés, notre âme, et prier en lui, avec lui et par lui. Voilà l’œuvre la plus aimable et la plus sainte que le Fils de Dieu ait faite ici-bas : adorer son Père bien-aimé. Mais ceci dépasse de beaucoup tout raisonnement, et nous ne pouvons en aucune façon y atteindre et le comprendre, si ce n’est dans le Saint Esprit. Saint Augustin et saint Anselme nous disent de la prière qu’elle est « une élévation de l’âme vers Dieu »…

    Moi je ne te dis que ceci : dégage-toi, en vérité, de toi-même et de toutes choses créées, et élève pleinement ton âme à Dieu au-dessus de toutes les créatures, dans l’abîme profond. Là, plonge ton esprit dans l’esprit de Dieu, dans un véritable abandon…, dans une véritable union avec Dieu… Là, demande à Dieu tout ce qu’il veut qu’on lui demande, ce que tu désires et ce que les hommes désirent de toi. Et tiens ceci pour certain : ce qu’une pauvre petite pièce de monnaie est vis-à-vis de cent mille pièces d’or, voilà ce qu’est toute prière extérieure vis-à-vis de cette prière qui est véritable union avec Dieu, cet écoulement et cette fusion de l’esprit créé dans l’esprit incréé de Dieu…

    Si l’on t’a demandé une prière, il est bon que tu la fasses de façon extérieure comme tu en as été prié et comme tu l’as promis. Mais, ce faisant, entraîne ton âme vers les hauteurs et dans le désert intérieur, pousse là tout ton troupeau comme Moïse (Ex 3,1)… « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4,23). En cette prière intérieure s’achèvent toutes les pratiques, toutes les formules et toutes les sortes de prière qui depuis Adam jusqu’ici ont été offertes et qui seront encore offertes jusqu’au dernier jour. On mène tout cela à sa perfection en un instant, dans ce recueillement véritable et essentiel.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Voici que tu devras garder le silence. »

    À Noël nous fêtons une triple naissance… La première et la plus sublime naissance est celle du Fils unique engendré par le Père céleste dans l’essence divine, dans la distinction des personnes. La seconde naissance est celle qui s’accomplit par une mère qui dans sa fécondité a gardé la pureté absolue de sa chasteté virginale. La troisième est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l’amour, dans une bonne âme…

    Pour cette troisième naissance, il ne doit rester en nous qu’une recherche simple et pure de Dieu sans plus aucun désir d’avoir quoi que ce soit qui nous soit propre…, avec la seule volonté d’être à lui, de lui faire place de la façon la plus élevée, la plus intime avec lui, pour qu’il puisse accomplir son œuvre et naître en nous sans que nous y mettions d’obstacle… C’est pourquoi saint Augustin nous dit : « Vide-toi pour que tu puisses être rempli ; sors afin de pouvoir entrer », et ailleurs : « Âme noble, noble créature, pourquoi cherches-tu en dehors de toi ce qui est en toi, tout entier, de la façon la plus vraie et la plus manifeste ? Et puisque tu participes à la nature divine, que t’importent les choses créées et qu’as-tu donc à faire avec elles ? » Si l’homme préparait ainsi la place au fond de lui-même, Dieu, sans aucun doute, serait obligé de le remplir et complètement ; sinon, le ciel se romprait plutôt pour remplir ce vide. Dieu ne peut pas laisser les choses vides ; ce serait contraire à sa nature, à sa justice.

    C’est pourquoi tu dois te taire ; alors le Verbe de cette naissance, la Parole de Dieu, pourra être prononcé en toi et tu pourras l’entendre. Mais comprends bien que si tu veux parler, lui doit se taire. On ne peut mieux servir le Verbe qu’en se taisant et en écoutant. Si donc tu sors complètement de toi-même, Dieu entrera tout entier ; autant tu sors, autant il entre, ni plus ni moins. 

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « L’Écriture dit :  » Ma maison s’appellera maison de prière pour toutes les nations.  » Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. »

    Notre Seigneur est entré dans le Temple et il a mis dehors tous ceux qui achetaient et vendaient, en disant : « Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait un repaire de brigands ». Quel est ce temple devenu une caverne de brigands ? C’est l’âme et le corps de l’homme, qui sont bien plus réellement le temple de Dieu que tous les temples jamais édifiés (1Co 3,17 ;6,19).

    Quand Notre Seigneur veut venir dans ce temple-là, il le trouve changé en un repaire de brigands et un bazar de marchands. Qu’est-ce qu’un marchand ? Ce sont ceux qui donnent ce qu’ils ont – leur libre arbitre – pour ce qu’ils n’ont pas – les choses de ce monde. Le monde entier est plein de tels marchands ! Il y en a parmi les prêtres et les laïcs, parmi les religieux, les moines et les moniales… Tant de gens si pleins de leur propre volonté… ; tant de gens qui cherchent en tout leur propre intérêt. Si seulement, au contraire, ils voulaient faire un marché avec Dieu, en lui donnant leur volonté, quel heureux marché ils feraient !

     L’homme doit vouloir, doit poursuivre, doit chercher Dieu dans tout ce qu’il fait ; et quand il a fait tout cela – boire, dormir, manger, parler, écouter – qu’il laisse alors complètement les images des choses et fasse en sorte que son temple reste vide. Une fois le temple vidé, une fois que tu en auras chassé cette troupe de vendeurs, les imaginations qui l’encombrent, tu pourras être une maison de Dieu (Ep 2,19). Tu auras alors la paix et la joie du cœur, et plus rien ne te troublera, rien de ce qui maintenant t’inquiète et te déprime et te fait souffrir.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

    Puisque notre Tête est montée aux cieux, il convient que ses membres (Col 2,19) suivent leur Chef (…), passant par le chemin qu’il a pris si péniblement. Car « il fallait que le Christ souffre ainsi pour entrer dans sa gloire » (Lc 24,26). Nous devons suivre notre Chef, si digne d’amour, lui qui a porté l’étendard devant nous. Que chaque homme prenne sa croix et le suive ; et nous arriverons là où il est. On voit bien que beaucoup suivent ce monde-ci pour des honneurs dérisoires, et pour cela renoncent au confort physique, à leur foyer, à leurs amis, s’exposant aux périls de la guerre, tout cela pour acquérir des biens extérieurs ! Il est donc juste que nous pratiquions le plein renoncement pour acquérir le pur bien qui est Dieu, et qu’ainsi nous suivions notre Chef…

    Il n’est pas rare de trouver des hommes qui désirent être les témoins du Seigneur dans la paix, c’est-à-dire pourvu que tout aille selon leurs désirs. Volontiers ils veulent devenir des saints, mais sans fatigue, sans ennui, sans difficulté, sans qu’il leur en coûte rien. Ils ambitionnent de connaître Dieu, de le goûter, de le sentir, mais il ne faut pas qu’il y ait d’amertume. Alors, dès qu’il faut travailler, dès que l’amertume, les ténèbres, les tentations viennent les trouver, dès qu’ils ne sentent plus Dieu et qu’ils se sentent délaissés intérieurement, ainsi qu’au dehors, leurs belles résolutions s’évanouissent. Ce ne sont pas de vrais témoins, des témoins comme il en faut pour le Sauveur. (…) Ah, puissions-nous nous affranchir de cette recherche-là et chercher la paix en tout temps, au sein même du malheur ! C’est là seulement que naît la vraie paix, celle qui demeure.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Une seule chose est nécessaire. » (Lc 10, 38-42)

    Notre Seigneur disait que ses disciples étaient heureux à cause de ce qu’ils voyaient (Lc 10,23). A y regarder de près, nous devrions être tout aussi heureux, car nous voyons Notre Seigneur Jésus Christ plus parfaitement que les disciples tels que saint Pierre ou saint Jean. Eux, ils avaient sous les yeux un homme pauvre, faible, souffrant, mortel, alors que grâce à notre foi sainte et précieuse nous connaissons, nous, un Dieu grand, digne d’adoration, puissant, Seigneur du ciel et de la terre et qui de rien a fait toute la création. A bien considérer cela, nos yeux, oui, nos âmes, trouvent leur bonheur éternel.

    Mes chers enfants, les grands théologiens et les docteurs de l’école discutent la question de savoir quel est plus important et plus noble : la connaissance ou l’amour. Mais nous, nous parlerons plus volontiers de ce que disent les maîtres de vie, car quand nous arriverons au ciel, nous verrons bien alors la vérité de toutes choses. Notre Seigneur n’a-t-il pas dit : « Une seule chose est nécessaire » ? Quelle est donc cette chose unique qui est si nécessaire ? Cet unique nécessaire, c’est que tu reconnaisses ta faiblesse et ta misère. Tu ne peux rien revendiquer ; par toi-même tu n’es rien. C’est à cause de cet unique nécessaire-là que Notre Seigneur a subi une angoisse telle qu’il en a sué du sang. C’est parce que nous n’avons pas voulu reconnaître cette seule chose-là, que le Seigneur a crié sur la croix : « O Dieu, mon Dieu, comme tu m’as abandonné ! » (Mt 27,46) Oui, il fallait que le sauveur, notre unique nécessaire, soit complètement abandonné par tous les hommes.

    Cher enfant, laisse tomber tout ce que moi-même et tous les maîtres avons pu enseigner, toute vie active, toute contemplation, toute haute considération, et étudie seulement cette chose unique, de telle sorte qu’elle te soit accordée, et tu auras bien travaillé. C’est pourquoi Notre Seigneur disait : « Marie a choisi la meilleure part », oui, la meilleure de toutes. En vérité, si tu pouvais l’obtenir, tu aurais tout obtenu : non pas une part de bien, mais tout.

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »

    Réfléchissons sur cette parole de notre Seigneur : qu’il veut « attirer toutes choses à lui » (Jn 12,32 Vulg). Celui qui veut attirer toutes choses les rassemble d’abord et les attire ensuite. Ainsi fait notre Seigneur : il rappelle d’abord l’homme de ses divagations au dehors et de ses dispersions, lui faisant rassembler ses sens, ses facultés, paroles, œuvres, et à l’intérieur ses pensées, son intention, son imagination, ses désirs, ses inclinations, son intelligence, sa volonté et son amour. Quand tout est ainsi bien rassemblé, Dieu attire l’homme à lui, car il faut d’abord te séparer de tout le bien extérieur ou intérieur auquel tu t’es attachée en y mettant pleine satisfaction. Ce détachement est une croix pénible, d’autant plus pénible que l’attachement était plus ferme et plus fort…

    Pourquoi Dieu a-t-il permis que rarement un jour et une nuit ressemblent au jour et à la nuit qui précèdent ? Pourquoi ce qui t’aidait à la dévotion aujourd’hui ne te sera-t-il d’aucun secours demain ? Pourquoi as-tu une foule d’images et de pensées qui n’aboutissent à rien ? Chère enfant, accepte de Dieu cette croix et supporte-la : elle te deviendrait une croix bien aimable, si tu pouvais remettre ces épreuves à Dieu, les accepter de lui, avec un abandon véritable, et en remercier Dieu : « Mon âme exalte Dieu en toutes choses » (cf Lc 1,46). Que Dieu prenne ou donne, le Fils de l’homme doit être élevé sur la croix… Chère enfant, laisse tout cela, applique-toi plutôt à un véritable abandon…, et pense plutôt à accepter de porter la croix de la tentation qu’à rechercher la fleur de la douceur spirituelle… Notre Seigneur a dit : « Que celui qui veut venir après moi prenne sa croix et me suive » (Lc 9,23).

    Jean Tauler (v. 1300-1361)

  • « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. »

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    Il nous est impossible de trouver des termes appropriés pour parler de la glorieuse Trinité, et cependant il faut bien en dire quelque chose… Il est absolument impossible à toute intelligence de comprendre comment la haute et essentielle unité est unité simple quant à l’essence, et triple quant aux Personnes, comment les Personnes se distinguent, comment le Père engendre son Fils, comment le Fils procède du Père et demeure cependant en lui ; et comment, de la connaissance qui sort de lui, jaillit un torrent d’amour inexprimable qui est le Saint Esprit ; comment ces épanchements merveilleux refluent dans l’ineffable complaisance de la Trinité en elle-même et dans la jouissance que la Trinité a d’elle-même et dans une unité essentielle… Mieux vaut sentir tout cela que d’avoir à l’exposer…

    Cette Trinité, nous devons la considérer en nous-mêmes, nous rendre compte comment nous sommes vraiment faits à son image (Gn 1,26), car on trouve dans l’âme, en son état naturel, la propre image de Dieu, image vraie, nette, quoiqu’elle n’ait pas cependant toute la noblesse de l’objet qu’elle représente. Les savants disent qu’elle réside dans les facultés supérieures de l’âme, dans la mémoire, l’intelligence, la volonté… Mais d’autres maîtres disent, et cette opinion est de beaucoup supérieure, que l’image de la Trinité résiderait dans le plus intime, au plus secret, dans le tréfonds de l’âme… C’est sûrement dans ce fond de l’âme que le Père du ciel engendre son Fils unique… Si quelqu’un veut sentir cela, qu’il se tourne vers l’intérieur, bien au-dessus de toute l’activité de ses facultés extérieures et intérieures, au-dessus des images et de tout ce qui lui a jamais été apporté du dehors, et qu’il se plonge et s’écoule dans le fond de son âme. La puissance du Père vient alors, et le Père appelle l’homme en lui-même par son Fils unique, et tout comme le Fils naît du Père et reflue dans le Père, ainsi l’homme lui aussi, dans le Fils, naît du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un avec lui. Le Saint Esprit se répand alors dans une charité et une joie inexprimables et débordantes. Il inonde et il pénètre le fond de l’homme avec ses dons aimables.

    Jean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg
    Sermon 29 (trad. Cerf 1991, p. 214)