Catégorie : Année liturgique

  • Jeudi Saint

    Dieu est charité (1 Jn 4, 8). Et celui qui entreprendrait de le définir serait un aveugle voulant compter les grains de sable de la mer.

    La charité quant à sa nature, est une ressemblance avec Dieu, pour autant qu’il est possible aux mortels de lui ressembler ; quant à son activité, c’est une ivresse de l’âme ; quant à sa vertu propre, c’est la source de la foi, un abîme de patience, un océan d’humilité.

    La charité est avant tout le rejet de toute pensée d’inimitié, car la charité ne pense pas le mal. La charité, l’impassibilité et l’adoption filiale ne se distinguent que par le nom. Comme la lumière, le feu et la flamme concourent à un seul effet, il en est de même pour ces trois réalités.

    Celui qui a parfaitement uni à Dieu sa sensibilité profonde est initié par lui au mystère de ses paroles ; mais sans cette union, il est difficile de parler de Dieu.

    Si le visage d’un être aimé produit dans tout notre être un changement manifeste et nous rend joyeux, gais et insouciants, que ne fera pas la face du Seigneur dans une âme pure quand il viendra y demeurer.

    Saint Jean Climaque (v. 575-v. 650)

     

     

     

     

     

  • Mercredi Saint

    Lorsqu’il s’est séparé de sa mère, Jésus s’est choisi des amis humains — les douze apôtres — comme s’il avait désiré mettre en eux sa sympathie. Il les a choisis, dit-il, pour être « non pas des serviteurs, mais des amis » (Jn 15,15). Il en a fait ses confidents ; il leur a confié des choses qu’il n’a pas dites aux autres. C’était sa volonté de les favoriser, de leur montrer toute sa générosité, comme un père envers des enfants préférés. Par ce qu’il leur a révélé, il les a comblés plus que les rois, les prophètes, les sages de l’Ancienne Alliance. Il les a appelés « ses petits enfants » (Jn 13,33) ; pour leur conférer ses dons, il les a préférés « aux sages et aux savants » de ce monde (Mt 11,25). Il a manifesté sa joie et il les a loués de ce qu’ils sont restés avec lui dans ses épreuves (Lc 22,28), et comme signe de reconnaissance, il leur annonce qu’ils siégeront un jour sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël (v. 30). Il a trouvé un réconfort dans leur amitié à l’approche de son épreuve suprême.

    Il les a rassemblés autour de lui à la dernière Cène, comme pour être soutenu par eux à cette heure solennelle. « J’ai désiré d’un grand désir, leur dit-il, manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22,15). Il y avait donc entre le Maître et ses disciples un échange d’affection, une sympathie profonde. Mais c’était sa volonté que ses amis l’abandonnent, le laissent seul — une volonté vraiment digne d’adoration. L’un l’a trahi ; l’autre l’a renié ; le reste s’est enfui, le laissant aux mains de ses ennemis… Il a donc été seul quand il a foulé le pressoir. Oui, Jésus tout-puissant et bienheureux, envahi dans son âme par la pleine gloire de la nature divine, a voulu soumettre son âme à toutes les infirmités de notre nature. Comme il s’était réjoui de l’amitié des siens, il a accepté la désolation de leur abandon. Et quand il l’a voulu, il a choisi de se priver de la lumière de la présence de Dieu.

    Bienheureux John Henry Newman (1801-1890)

     

     

     

  • Mardi Saint

    Bon pasteur qui as donné ta vie pour tes brebis (Jn 10,11), hâte-toi, toi le saint, sauve ton troupeau…

    Après le repas, le Christ a dit : « Mes enfants, mes chers disciples, cette nuit vous me renierez tous et vous me fuirez » (cf Jn 16,32). Et comme tous étaient saisis d’une même stupeur, Pierre s’est exclamé : « Quand bien même tous renieraient, moi je ne renie pas. Je serai avec toi ; avec toi je mourrai en te criant : Hâte-toi, toi le saint, sauve ton troupeau.

    « Que dis-tu, Maître ? Moi, te renier ? Moi, t’abandonner et m’enfuir ? Et ton appel, et l’honneur que tu m’as fait, je ne m’en souviendrais plus ? Je me rappelle encore comment tu m’as lavé les pieds, et tu dis : ‘Tu me renieras’ ? Je te revois t’approcher en portant un bassin, toi qui soutiens la terre et portes le ciel. De ces mains dont j’ai été façonné, mes pieds viennent d’être lavés, et tu déclares que je tomberai et que je ne te crierai plus : Hâte-toi, toi le saint, sauve ton troupeau » ? …

    Sur ces mots, le créateur de l’homme a répondu à Pierre : « Que me dis-tu, Pierre, mon ami ? Tu ne me renieras pas ? Tu ne me fuiras pas ? Tu ne me rejetteras pas ? Je le veux bien, moi aussi, mais ta foi est chancelante, et tu ne résistes pas aux tentations. Te rappelles-tu comment tu as failli te noyer si je ne t’avais pas tendu la main ? Car tu as bien marché sur la mer, comme moi-même, mais aussitôt tu as hésité et bien vite tu as succombé (Mt 14,28s). Alors j’ai accouru vers toi qui criais : Hâte-toi, toi le saint, sauve ton troupeau.

    « Voici, dès maintenant je te le dis : avant que chante le coq, trois fois tu me trahiras, et, laissant battre de toutes parts et submerger ton esprit comme par les vagues de la mer, trois fois tu me renieras. Toi qui alors avais crié et qui maintenant pleureras, tu ne me trouveras plus pour te donner la main comme la première fois : c’est que je m’en servirai pour écrire une lettre de rémission en faveur de tous les descendants d’Adam. De ma chair que tu vois je ferai un papier, et de mon sang de l’encre pour y inscrire le don que je distribue sans relâche à ceux qui crient : Hâte-toi, toi le saint, sauve ton troupeau ! »

    Saint Romanos le Mélode (?-v. 560)

     

     

     

     

     

     

  • Lundi Saint

    Je vous ai déjà parlé de deux parfums spirituels : celui de la contrition, qui s’étend à tous les péchés –- il est symbolisé par le parfum que la pécheresse a répandu sur les pieds du Seigneur : « toute la maison fut remplie de cette odeur » ; il y a aussi celui de la dévotion qui renferme tous les bienfaits de Dieu… Mais il y a un parfum qui l’emporte de loin sur ces deux-là ; je l’appellerai le parfum de la compassion. Il se compose, en effet, des tourments de la pauvreté, des angoisses où vivent les opprimés, des inquiétudes de la tristesse, des fautes des pécheurs, bref de toute la peine des hommes, même nos ennemis. Ces ingrédients semblent indignes, et pourtant le parfum où ils entrent est supérieur à tous les autres. C’est un baume qui guérit : « Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde » (Mt 5,7).

    Ainsi, un grand nombre de misères réunies sous un regard compatissant sont les essences précieuses… Heureuse l’âme qui a pris soin de faire provision de ces aromates, d’y répandre l’huile de la compassion et de les faire cuire au feu de la charité ! Qui est, à votre avis, « cet homme heureux qui a pitié d’autrui et qui prête son bien » (Ps 111,5), enclin à la compassion, prompt à secourir son prochain, plus content de donner que de recevoir ? Cet homme qui pardonne aisément, résiste à la colère, ne consent pas à la vengeance, et en toutes choses regarde comme siennes les misères des autres ? Quelle que soit cette âme imprégnée de la rosée de la compassion, au cœur débordant de pitié, qui se fait toute à tous, qui n’est pour elle-même qu’un vase fêlé où rien n’est jalousement gardé, cette âme si bien morte à elle-même qu’elle vit uniquement pour autrui, elle a le bonheur de posséder ce troisième parfum qui est le meilleur. Ses mains distillent un baume infiniment précieux (cf Ct 5,5), qui ne tarira pas dans l’adversité et que les feux de la persécution n’arriveront pas à dessécher. Car Dieu se souviendra toujours de ses sacrifices.

    Saint Bernard (1091-1153)

     

     

     

     

  • « Voici ton roi qui vient vers toi. » (Za 9,9 ; Mt 21,5)

    Les-rameaux

    Venez, gravissons ensemble le mont des Oliviers ; allons à la rencontre du Christ. Il revient aujourd’hui de Béthanie et il s’avance de son plein gré vers sa sainte et bienheureuse passion, afin de mener à son terme le mystère de notre salut. Il vient donc, faisant route vers Jérusalem, lui qui est venu du ciel pour nous, alors que nous gisions au plus bas, afin de nous élever avec lui, comme le dit l’Écriture, « au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom » (Ep 1,21). Mais il vient sans ostentation et sans faste. Car, dit le prophète, « il ne protestera pas, il ne criera pas, on n’entendra pas sa voix » (Is 42,2). Il sera doux et humble, il fera son entrée modestement…

    Alors, courons avec lui qui se hâte vers sa passion ; imitons ceux qui allèrent au-devant de lui. Non pas pour étendre sur son chemin, comme eux ils l’ont fait, des rameaux d’olivier, des vêtements ou des palmes. C’est nous-mêmes qu’il faut abaisser devant lui, autant que nous le pouvons, par l’humilité du cœur et la droiture de l’esprit, afin d’accueillir le Verbe qui vient (Jn 1,9), afin que Dieu trouve place en nous, lui que rien ne peut contenir.

    Car il se réjouit de se montrer à nous ainsi dans toute sa douceur, lui qui est doux, « lui qui monte au-dessus du couchant » (Ps 56,12), c’est-à-dire au-dessus de notre condition dégradée. Il est venu pour devenir notre compagnon, nous élever et nous ramener vers lui par la parole qui nous unit à Dieu.

    Saint André de Crète (660-740), moine et évêque
    Homélie pour le Dimanche des Rameaux PG 97, 989-993 (trad. bréviaire)

     

     

     

  • « Jésus allait mourir… pas seulement pour la nation, mais pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. »

    Saint Paul affirme : « En ces jours qui sont les derniers, Dieu nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses » (He 1,2). Cette phrase ne signifie-t-elle pas que le Père a considéré que tous les hommes font partie de l’héritage du Christ ? C’est conforme à la prophétie de David : « Demande, et je te donne les peuples en héritage, pour domaine les extrémités de la terre » (Ps 2,8).

    Le Seigneur lui-même déclare : « Une fois élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12,32). N’est-ce pas la conversion de tous qui semble promise ? À un autre endroit, on trouve une prophétie concernant l’Église : « Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline abaissées, les lieux accidentés se changeront en plaine et les escarpements en large vallée » (Is 40,4) : est-il quelqu’un qui semble oublié, et qui ne soit pas désigné ici comme sujet du Christ ? Et que penser quand on lit : « Toute chair viendra se prosterner devant ma face, pour qu’ils m’adorent dans Jérusalem, dit le Seigneur » (Is 66,23)…

    Le terme de « peuple de Dieu » est donc à prendre dans toute sa plénitude. Et bien que la plupart des hommes refuse ou néglige la grâce du Sauveur, c’est l’ensemble qui est désigné par les mots « élus » et « prédestinés »… L’apôtre Paul dit aussi : « Nous proclamons un Jésus Christ crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1Co 1,23-24). Le Christ serait-il « puissance de Dieu » et « sagesse » pour les mêmes hommes aux yeux de qui il est « scandale » et « folie » ? En fait, puisque certains sont sauvés à cause de leur foi, alors que d’autres sont endurcis dans l’impiété, l’apôtre a compris les fidèles et les infidèles sous le nom général « appelés ». Il montrait ainsi que ceux qu’il qualifiait de païens se sont faits étrangers à l’appel de Dieu, bien qu’ils aient entendu l’Évangile.

    Saint Prosper d’Aquitaine (?-v. 460)

     

     

     

     

     

  • « Personne ne mit la main sur lui. »

    Nous rencontrons dans le Christ des traits si humains qu’ils n’ont rien qui les distingue de notre commune faiblesse à nous mortels, et en même temps des traits si divins qu’ils ne peuvent convenir qu’à la souveraine et ineffable nature divine. Devant cela, l’intelligence humaine, trop étroite, est frappée d’une telle admiration qu’elle ne sait à quoi s’en tenir ni quelle direction prendre. Sent-elle Dieu dans le Christ, elle le voit pourtant mourir. Le prend-elle pour un homme, voici qu’il revient d’entre les morts, avec son butin de victoire, après avoir détruit l’empire de la mort. Aussi notre contemplation doit-elle s’exercer avec tant de révérence et de crainte qu’elle considère dans le même Jésus la vérité des deux natures, évitant d’attribuer à l’ineffable essence divine des choses qui sont indignes d’elle ou qui ne lui conviennent pas, mais évitant aussi de ne voir dans les événements de l’histoire que des apparences illusoires.

    Vraiment, faire entendre de telles choses à des oreilles humaines, essayer de les exprimer par des mots dépasse largement nos forces, notre talent et notre langage. Je pense même que cela dépasse la mesure des apôtres. Bien plus, l’explication de ce mystère transcende probablement tout l’ordre des puissances angéliques.

    Origène (v. 185-253)

     

     

     

  • « Je vais retourner chez mon père. »

    Si la conduite de ce jeune homme nous déplaît, ce qui nous fait horreur, c’est son départ : quant à nous, ne nous éloignons jamais d’un tel père ! La seule vue du père fait fuir les péchés, repousse la faute, exclut toute inconduite et toute tentation. Mais, si nous sommes partis, si nous avons gaspillé tout l’héritage du père dans une vie de désordre, s’il nous est arrivé de commettre quelque faute ou méfait, si nous sommes tombés dans le gouffre de l’impiété et dans un effondrement total, levons-nous une bonne fois et revenons à un si bon père, invités par un si bel exemple.

    « Quand le père le vit, il fut saisi de pitié, il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. » Je vous le demande : quelle place y-a-t-il ici pour le désespoir ? Quel prétexte pour une excuse ? Quelle fausse raison de craindre ? À moins peut-être que l’on craigne la rencontre du père, que l’on ait peur de ses baisers et de ses embrassements ; à moins que l’on croie que le père veut saisir pour récupérer, au lieu de recevoir pour pardonner, lorsqu’il attire son enfant par la main, le prend sur son cœur, le serre dans ses bras. Mais une telle pensée, qui écrase la vie, qui s’oppose à notre salut, est amplement vaincue, amplement anéantie par ce qui suit : « Le père dit à ses domestiques : Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » Après avoir entendu cela, pouvons-nous encore tarder ? Qu’attendons-nous pour revenir au père ?

    Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450)

     

     

     

     

  • « Je ne suis pas venu abolir la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu abolir mais accomplir. »

    La grâce, autrefois comme voilée dans l’Ancien Testament, a été révélée pleinement dans l’Évangile du Christ par une disposition harmonieuse des temps, comme Dieu a coutume de disposer harmonieusement toute chose… Mais à l’intérieur de cette admirable harmonie, on constate une grande différence entre deux époques. Au Sinaï, le peuple n’osait pas s’approcher du lieu où le Seigneur donnait sa Loi ; au Cénacle, le Saint-Esprit descend sur ceux qui se sont rassemblés en attendant l’accomplissement de la promesse (Ex 19,23; Ac 2,1). D’abord, le doigt de Dieu a gravé ses lois sur des tables de pierre ; maintenant c’est dans le cœur des hommes qu’il l’écrit (Ex 31,18; 2Co 3,3). Autrefois, la Loi était écrite au-dehors et inspirait la peur aux pécheurs ; maintenant, c’est intérieurement qu’elle leur est donnée pour les rendre justes…

    En effet, comme le dit l’apôtre Paul, tout ce qui est écrit sur les tables de pierre, « tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas…, tu ne convoiteras pas et d’autres choses semblables, se résume dans ce seul commandement : tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour du prochain n’accomplit aucun mal. La plénitude de la Loi, c’est la charité » (Rm 13,9s; Lv 19,18)… Cette charité a été « répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5).

    Saint Augustin (354-430)

     

     

     

  • « Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? »

    En quoi consiste la miséricorde humaine ? Surtout à prêter attention aux misères des pauvres. Et en quoi consiste la miséricorde divine ? Sans aucun doute à accorder le pardon des péchés…

    C’est Dieu qui en ce monde souffre du froid et de la faim en tous les pauvres, comme il le dit lui-même (Mt 25,40)… Quelle sorte de gens sommes-nous donc, nous qui voulons recevoir lorsque Dieu donne, et lorsqu’il demande, nous ne voulons pas donner ? Quand le pauvre a faim, c’est le Christ qui est dans le besoin, comme il le dit lui-même : « J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger » (v. 42). Ne méprise donc pas la misère des pauvres, si tu veux espérer avec confiance le pardon de tes péchés… Ce qu’il reçoit sur la terre, il le rend dans le ciel.

    Je vous le demande, mes frères, que voulez-vous, que cherchez-vous quand vous venez à l’église ? Quoi donc, sinon la miséricorde ? Donnez celle de la terre, et vous recevrez celle du ciel. Le pauvre te demande, et tu demandes à Dieu : il demande une bouchée de pain, et toi, la vie éternelle… C’est pourquoi, lorsque vous venez à l’église, faites l’aumône aux pauvres, selon vos ressources.

    Saint Césaire d’Arles (470-543)