Étiquette : Vénérable Madeleine Delbrêl

  • Le désert des foules

    La solitude, ô mon Dieu,
    ce n’est pas que nous soyons seul,
    c’est que vous soyez là,
    car en face de vous tout devient mort
    ou tout devient vous. (…)

    Sommes-nous assez enfants pour penser que tous ces gens rassemblés
    sont assez grands,
    assez importants,
    assez vivants
    pour nous boucher l’horizon quand nous regardons vers vous.

    Être seul,
    ce n’est pas avoir dépassé les hommes, ou les avoir laissés ;
    être seul, c’est savoir que vous êtes grand, ô mon Dieu,
    que seul vous êtes grand,
    et qu’il n’y a pas une considérable différence entre l’immensité des grains de sable et l’immensité des vies humaines rassemblées.

    La différence, elle n’abîme pas la solitude,
    car ce qui les rend, ces vies humaines, plus visibles
    aux yeux de notre âme, plus présentes,
    c’est cette communication qu’elles ont de vous,
    c’est leur prodigieuse ressemblance
    au seul qui soit.
    C’est comme une frange de vous et cette frange
    ne blesse pas la solitude. (…)

    Ne reprochons pas au monde,
    ne reprochons pas à la vie
    de voiler pour nous la face de Dieu.
    Cette face, trouvons-la, c’est elle qui voilera, qui absorbera toutes choses. (…)

    Qu’importe notre lieu dans le monde,
    qu’importe s’il est peuplé ou dépeuplé,
    partout nous sommes « Dieu avec nous »,
    partout nous sommes des Emmanuel

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

  • Les vertus sages et les vertus folles

    On nous a bien expliqué que tout ce que nous avons à faire sur la terre c’est d’aimer Dieu.

    Et pour que nous ne soyons pas indécis, en peine de savoir nous y prendre, Jésus nous a dit que la seule façon, la seule recette, le seul chemin, c’était de nous aimer les uns les autres.

    Cette charité qui, elle aussi, est théologale, parce qu’elle nous soude inséparablement à Lui, elle est la porte unique, le seuil unique, l’entrée unique à l’amour même de Dieu. À cette porte, tous ces chemins que sont les vertus aboutissent.

    Toutes ne sont faites au fond que pour nous y conduire, plus vite, plus allégrement, plus sûrement. Une vertu qui n’aboutit pas là, c’est une vertu devenue folle. (…)

    Et cela pourra peut-être nous amuser
    d’arriver à une humilité sensationnelle,
    ou à une pauvreté imbattable,
    ou à une obéissance imperturbable,
    ou à une indéréglable pureté ;
    cela pourra peut-être nous amuser,
    mais si cette humilité, cette pauvreté, cette pureté, cette obéissance ne nous ont pas fait rencontrer la bonté,
    si ceux de notre maison, de notre rue, de notre ville, ont toujours aussi faim et aussi froid,
    s’ils sont toujours aussi tristes et enténébrés,
    s’ils sont toujours aussi seuls, nous serons peut-être des héros,
    mais nous ne serons pas de ceux qui aiment Dieu.

    Car il en est des vertus comme des vierges sages,
    qui, leur lampe à la main, restent blotties à cette unique porte,
    la porte de la dilection,
    de la sollicitude fraternelle,
    la seule porte qui s’ouvre sur les noces
    de Dieu avec ses amis

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • Comment n’être pas apôtres ?

    Nous ne cherchons pas l’apostolat : c’est lui qui nous cherche ; Dieu, en nous aimant le premier, nous rend apôtres. Comment partagerions-nous pain, toit, cœur avec ce prochain qui est notre propre chair et ne serions-nous pas débordants pour lui de l’amour de notre Dieu, si ce prochain ne le connaît pas ? Sans Dieu tout est misère ; pour celui qu’on aime, on ne tolère pas la misère : la plus grande moins que tout autre. N’être pas apostoliques, n’être pas missionnaires ? mais que serait alors une appartenance à ce Dieu qui a envoyé son Fils pour que le monde soit sauvé par lui… et comment ?

    Pourtant nous ne « pensons » pas à être apôtres ; nous pensons à être, entre les mains de Dieu, dans le corps du Christ, sous le mouvement de son Esprit, le Christ que nous voulons devenir ; le Christ qui n’a jamais été amour sans être lumière ; et il n’est pas de lumière sans prix de la lumière. Nous le copions, mal, mais sans cesse ; nous pénétrons en lui, dissemblables mais tenaces ; comment ne serions-nous pas, en volonté tout au moins, apôtres ? en disposition de tout nous-même, missionnaires ? (…)

    Comment n’évangéliserions-nous pas si l’Évangile est dans notre peau, nos mains, nos cœurs, nos têtes ? Nous sommes bien obligés de dire pourquoi nous essayons d’être ce que nous voulons être, de ne pas être ce que nous ne voulons pas être, nous sommes bien obligés de prêcher, puisque prêcher, c’est dire publiquement quelque chose sur Jésus-Christ, Dieu et Seigneur, et qu’on ne peut l’aimer et se taire

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

     

  • Les deux commandements de l’amour

    C’est Dieu que nous aimons, c’est l’amour de Dieu le premier commandement ; mais le second lui est semblable, c’est-à-dire que c’est seulement à travers les autres que nous pouvons rendre amour pour amour à Dieu.

    Le danger, c’est que le deuxième commandement devienne le premier. Mais nous avons une preuve de contrôle, c’est d’aimer chaque homme, c’est d’aimer le Christ, c’est d’aimer Dieu dans chaque homme, sans préférence, sans catégories, sans exception.

    Le deuxième danger c’est que nous ne le puissions pas, et nous ne le pourrons pas si nous séparons la charité de la foi et de l’espérance. La foi et l’espérance, c’est la prière qui les donne. Sans prier, nous ne pourrons pas aimer. (…) C’est la foi et c’est l’espérance, dilatées par la prière, qui débarrasseront le chemin de notre amour de son obstacle le plus encombrant : le souci de nous-mêmes.

    Le troisième danger sera d’aimer non « comme Jésus nous a aimés », mais à la mode humaine. Et c’est peut-être le plus grand des dangers. (…) Ce n’est pas notre amour que nous avons à donner : c’est l’amour de Dieu. L’amour de Dieu qui est une personne divine, qui est le don de Dieu à nous, mais qui reste un don, qui doit pour ainsi dire nous traverser, nous transpercer pour aller ailleurs, pour aller dans les autres.

    Vénérable Madeleine Delbrêl