Étiquette : Vénérable Madeleine Delbrêl

  • « Il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux. »

    Les célibataires, c’est un tout petit morceau de l’humanité qui, de la part de toute l’humanité, renonce à ce qui est le plus elle-même pour se laisser saisir par Dieu, et saisir sans division, « celui qui est marié est divisé » (1 Co 7,33), dit saint Paul. Et si ce tout petit morceau d’humanité fait cette démarche vers le Seigneur, c’est pour vivre seulement l’Amour dont il aime l’humanité. En faire une histoire personnelle, c’est en faire une très petite chose. Le célibat est une fonction d’amour vécue de la part du monde entier. Et cela amène ceux qui y sont appelés à accepter le choix de solitude que le Seigneur a fait pour eux. Un célibat qui ne serait pas une solitude serait un ersatz. L’acceptation de cette solitude en face de Dieu est comme la rançon, le gage de notre disponibilité pour l’amour.

    Le mariage est la somme de deux vocations qui se retrouvent dans un même foyer. Ces deux êtres se conditionnent et s’influencent et s’aident. Dans le célibat, on est seul en face de Dieu et le Christ devient celui dont on est le conjoint. C’est son royaume qui devient le foyer et toute l’humanité qui devient les enfants. (…) Cette disponibilité n’est que l’expression d’une même option pour le déracinement de la terre, et l’implantation dans le Christ. « Il y en a qui ne se marient pas à cause du Royaume » (Mt 19,12), dit l’Évangile. Le commandement du Seigneur : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toute ton âme et de toutes tes forces » (Mt 22,37) doit être pris à l’état pur et direct par le célibataire.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

     

  • Un trésor libéré

    C’est inouï le nombre de choses qui nous empêchent d’être agiles,
    d’être légers.
    On ne s’en rend pas compte, mais
    si du jour au lendemain, nous étions dépossédés,
    nous nous trouverions voisiner spontanément avec tout un tas de gens qui nous paraissent habiter au bout du monde. (…)

    À qui veut rencontrer à l’aise ces frères disparates
    dont le monde est peuplé,
    il faut une royale indifférence pour tout ce qui n’est pas
    cette foi dénudée, essentielle,
    qui lui fait perdre la mémoire et les goûts,
    et sa propre originalité.
    Cette foi qui nous rend banals
    de cette grande banalité que tous les saints ont acceptée,
    et qui les a conduits jusqu’au bout de la terre.

    Car c’est un prix exorbitant le prix de la pauvreté.
    Elle s’achète du sacrifice de tout ce qui n’est pas
    le Royaume des cieux.

    Alors, nous trouverons intéressant tout ce qui intéresse les autres,
    et vertueux des héroïsmes qui ne nous ont pas attirés,
    et fraternels des gens qui ne nous ont jamais ressemblé.

    Alors, ceux qui nous rencontrerons sur le chemin
    tendront des mains avides d’un trésor qui jaillira de nous ;
    d’un trésor libéré de nos vases de terre,
    de nos paniers bariolés, de nos malles, de nos bagages,
    d’un trésor simplement divin, qui sera à la mode de tous,
    car il aura cessé d’être habillé à notre mode.

    Alors nous serons agiles et devenus à notre tour
    des paraboles,
    parabole de la perle unique,
    minuscule, ronde et précieuse,
    pour laquelle on a tout vendu.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • Aimer de tout son cœur dans le cœur de Jésus

    « Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu » (cf. Mc 12,31 ; Mt 22,37 ; Lc 10,27). Pour tout homme, tout amour est une affaire de cœur, sans le cœur de l’homme, il n’y a pas d’amour humain. Sans Jésus nous n’aurions pas été capables d’aimer Dieu avec un amour qui soit l’amour de sa créature humaine, parce que notre cœur était perverti, parce que nous ignorions ce qu’est un cœur converti, retourné vers Dieu, tourné vers Dieu, offert à Dieu. Jésus a révélé, en nous l’expliquant et en nous le montrant, comment doit vivre, comment doit agir, l’homme dont le cœur est converti.

    Parce que nous avons vu et touché Jésus Dieu fait homme, nous pouvons rencontrer Dieu au niveau de notre cœur. L’amour personnel de Jésus pour nous et de nous pour lui, le cœur à cœur avec lui est notre accès à l’amour de Dieu, aussi sommes-nous incapables et ignorants de pouvoir et de savoir « aimer le Seigneur de tout notre cœur » sans la contemplation et sans l’imitation du cœur même de Jésus-Christ. (…)

    Pour savoir ce qu’est un cœur pur et ce qu’est un cœur bon, il faut regarder Jésus. Lui seul le sait, lui seul l’apprend, lui seul le donne. C’est grâce à lui que nous apprenons de quel amour nous pouvons aimer Dieu, que nous connaissons de quel amour Dieu aime les hommes. C’est par un cœur à cœur avec ses compagnons de vie que Jésus leur a révélé l’accès à l’amour de Dieu, et c’est toujours, à travers ce même cœur à cœur que Jésus nous a révélé et nous fait vivre le mystère de l’amour de Dieu. Dans ce cœur, Jésus nous montre son cœur pur et son bon cœur, le cœur qui deviendrait notre cœur converti.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • « Tu aimeras de tout ton cœur. »

    Nous ne savons pas assez ce que Dieu veut de notre cœur, nous n’avons pas assez appris de Jésus dans l’Évangile que Dieu ne rejette pas le cœur qu’il a créé, que Dieu veut et peut convertir notre cœur, que Dieu veut que nous l’aimions de « tout notre cœur », que la charité déborde et dépasse notre cœur mais c’est dans notre cœur qu’elle « prend chair » en nous. Jésus n’est pas venu pour arracher notre cœur mauvais et faire de nous des hommes sans cœur, mais pour nous donner un cœur nouveau capable de devenir pareil au sien. L’Évangile d’un bout à l’autre nous enseigne, nous montre, nous propose la conversation du cœur.

    Pour vivre il faut aimer. Le Sacré-Cœur, le cœur du Christ nous montre comment on est fait quand on est ressuscité du péché et vivant de la vie éternelle. Ce cœur que nous avons à recopier, à reproduire, à continuer sur le vif n’est pas seulement un cœur de juste. Pour lui ressembler, il ne suffit pas de remettre notre cœur à nous dans le bon sens, de le vérifier, de le rectifier, bref de faire un examen de conscience et des exercices de perfection.

    Pour être le cœur de l’homme nouveau, il faut que ce cœur soit un cœur d’enfant de Dieu, un cœur qui accepte d’être envahi, dynamisé, possédé par l’amour de Dieu, par Dieu qui est Amour. Et ce cœur nouveau, ce cœur greffé de vie nouvelle, doit accepter filialement, c’est-à-dire librement, que l’amour de Dieu devienne en lui passion d’homme : la passion de donner à Dieu, pour le monde, et sans cesse, et tout entière, la vie qu’à chaque instant lui-même nous donne.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • « Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5, 48)

    Dans la mesure où un chrétien professe sa foi et essaie de la vivre, il devient insolite aux croyants comme aux incroyants. (…) L’insolite du chrétien est purement et simplement sa ressemblance avec Jésus-Christ, la ressemblance de Jésus-Christ insérée dans un homme par le baptême, et qui, traversant son cœur, arrive comme à fleur de peau. (…)

    Non seulement il croit en Dieu mais il doit l’aimer comme un fils aime un père tout aimant et tout-puissant, à la façon du Christ. (…)

    Non seulement il aime son prochain comme lui-même, mais il doit l’aimer « comme le Christ nous a aimés », à la façon du Christ. (…)

    Non seulement frère de son propre prochain, mais du prochain universel. (…)

    Non seulement donnant mais partageant, prêtant mais ne réclamant pas ; disponible à ce qu’on lui demande, mais à plus qu’on ne lui demande. (…)

    Non seulement frère de ceux qui l’aiment, mais de ses ennemis ; non seulement supportant les coups, mais ne s’éloignant pas de qui le frappe.

    Non seulement ne rendant pas le mal, mais pardonnant, oubliant ; non seulement oubliant mais rendant le bien pour le mal.

    Non seulement souffrant, mis à mort par certains, mais mourant en souffrant pour eux ; non seulement une fois mais chaque fois. (…)

    Non seulement partageant ce qu’il a à lui ou en lui, mais donnant la seule chose que Dieu lui ait donnée en propre : sa propre vie. (…)

    Non seulement il est heureux parce qu’il vit grâce à Dieu et pour Dieu, mais parce qu’il vivra et fera vivre ses frères avec Dieu pour toujours.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • Nous sommes les envoyés de Dieu au monde

    Painted divine figure church of San Sebastiano Rome

    Un jour de plus commence.

    Jésus en moi veut le vivre. Il ne s’est pas enfermé.
    Il a marché parmi les hommes.
    Avec moi il est parmi les hommes d’aujourd’hui.

    Il va rencontrer chacun de ceux qui entreront dans la maison,
    chacun de ceux que je croiserai dans la rue,
    d’autres riches que ceux de son temps, d’autres pauvres,
    d’autres savants et d’autres ignorants,
    d’autres petits et d’autres vieillards,
    d’autres saints et d’autres pécheurs,
    d’autres valides et d’autres infirmes.
    Tous seront ceux qu’il est venu chercher.
    Chacun, celui qu’il est venu sauver. (…)

    Tout sera permis dans le jour qui va venir,
    tout sera permis et demandera que je dise oui.
    Le monde où il me laisse pour y être avec moi
    ne peut m’empêcher d’être avec Dieu ;
    comme un enfant porté sur les bras de sa mère
    n’est pas moins avec elle
    parce qu’elle marche dans la foule.

    Jésus, partout, n’a cessé d’être envoyé.
    Nous ne pouvons pas faire que nous ne soyons,
    à chaque instant,
    les envoyés de Dieu au monde.
    Jésus en nous ne cesse pas d’être envoyé,
    au long de ce jour qui commence,
    à toute humanité, de notre temps, de tous les temps,
    de ma ville et du monde entier.

    À travers les proches frères qu’il nous fera servir, aimer, sauver,
    des vagues de sa charité partiront jusqu’au bout du monde,
    iront jusqu’à la fin des temps.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

     

  • Non seulement une nouvelle, mais une bonne nouvelle !

    Dans la mesure où notre monde veut être en rupture de Dieu, où on entend se passer de Dieu, s’organiser en deçà de Dieu, Dieu devient pour lui une nouveauté et le Dieu de l’Évangile redevient une nouvelle.

    Le chrétien en face de la déchristianisation, lutte souvent contre des faits, des évènements nouveaux, pour que dure la foi là où il est ; il apparaît comme l’homme du passé. Au contraire, en face de l’athéisme, le chrétien croyant, parce qu’il est croyant, pose par sa vie une hypothèse de Dieu, là même où il n’y a plus d’hypothèse de Dieu. Sa foi en Dieu est pour ce nouveau monde un phénomène encore plus nouveau.

    Le chrétien est pour ses frères un homme qui aime les choses du monde à leur valeur et dans leur réalité, mais il est aussi, un homme qui préfère à toutes ces choses le Dieu dont il est le croyant. Sa préférence l’amène à certains choix. On le voit ainsi choisir Dieu invisible. Ces choix sont, interrogation à neuf pour le monde, sur ce qui dépasse le monde.

    Quand des hommes ignorent que Dieu est leur bien, nous n’avons pas à nous aligner sur leur ignorance, leur misère. Nous ne devons pas seulement croire, mais comprendre que le Dieu vivant de l’Évangile peut être non seulement pour eux une nouvelle, mais une bonne nouvelle.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

  • La charité du chrétien

    Tu es chrétien par et pour la charité ;
    par rien d’autre et pour rien d’autre. (…)

    La charité est plus que le nécessaire pour exister,
    plus que le nécessaire pour vivre,
    plus que le nécessaire pour agir ;
    La charité est notre vie devenant vie éternelle.
    Quand nous laissons la charité, nous laissons notre vie.
    Un acte sans charité est une mort subite,
    un acte de la charité est une résurrection immédiate.

    Tu ne peux fabriquer la charité : tu la reçois.
    La charité imparfaite est un don incomplètement reçu ;
    la charité parfaite est un don complètement reçu.
    La charité est gratuite tout autant qu’elle est nécessaire.
    Tu ne la gagnes pas comme un concours.
    Tu la gagnes en la désirant, en la demandant, en la recevant
    et en la transmettant.

    On n’apprend pas la charité, on fait peu à peu sa connaissance,
    en faisant la connaissance du Christ.
    C’est la foi du Christ qui nous rend capables de charité ;
    c’est la vie du Christ qui nous révèle la charité ;
    c’est la vie du Christ qui nous montre comment désirer,
    demander, recevoir la charité.
    C’est l’esprit du Christ qui nous rend vivants de charité,
    agissants par la charité,
    féconds de charité.

    Tout peut servir à la charité,
    Sans elle tout est stérile et d’abord nous-mêmes.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

  • « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » (Lc 6, 36)

    Être miséricordieux semblerait n’être pas un métier de tout repos.
    C’est bien assez souffrir de ses misères sans avoir encore à souffrir la peine de ceux que nous rencontrons.
    Notre cœur s’y refuserait s’il y avait d’autres moyens pour obtenir miséricorde.
    Ne nous plaignons donc pas trop si nous avons souvent les larmes dans les yeux en croisant sur le chemin, tant de douleurs.
    C’est par elles que nous savons ce qu’est la tendresse de Dieu…

    Comme il faut des creusets solides pour porter le métal fondu,
    tout possédé et travaillé par le feu,
    il faut à Dieu des cœurs solides où puissent cohabiter, à l’aise,
    nos sept misères en quête de guérison et l’éternelle miséricorde en mal de rédemption.

    Et si notre cœur est souvent dégoûté de toucher de si près cette pâte à misère dont il ne sait jamais si elle est lui-même ou autrui, pour rien au monde il ne voudrait changer de tâche,
    car il trouve sa joie à voisiner avec cet inlassable feu
    qui démontre indéfiniment la dilection de Dieu.

    Et nous avons si bien pris l’habitude de cette présence de feu,
    que nous allons, spontanément, chercher tout ce qui peut lui permettre de brûler,
    tout ce qui est petit et faible,
    tout ce qui geint et pâtit,
    tout ce qui pèche et rampe et tombe,
    tout ce qui a besoin d’être guéri.
    Et nous donnons en communion à ce feu qui brûle en nous tous ces gens douloureux que drainent nos rencontres, pour qu’il les touche et les guérisse.

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)

     

     

  • Le Livre de Vie

    L’Évangile est le livre de la vie du Seigneur. Il est fait pour devenir le livre de notre vie.
    Il n’est pas fait pour être compris, mais pour être abordé comme un seuil de mystère.
    Il n’est pas fait pour être lu, mais pour être reçu en nous.
    Chacune de ses paroles est esprit et vie. Agiles et libres, elles n’attendent que l’avidité de notre âme pour fuser en elle. Vivantes, elles sont elles-mêmes comme le levain initial qui attaquera notre pâte et la fera fermenter d’un mode de vie nouveau. (…)

    Les paroles de l’Évangile sont miraculeuses. Elles ne nous transforment pas parce que nous ne leur demandons pas de nous transformer. Mais, dans chaque phrase de Jésus, dans chacun de ses exemples demeure la vertu foudroyante qui guérissait, purifiait, ressuscitait. À la condition d’être, vis-à-vis de lui, comme le paralytique ou le centurion ; d’agir immédiatement en pleine obéissance. (…)
    Ce qui nous aidera, ce sera de porter, de « garder » en nous, au chaud de notre foi et de notre espérance, la parole à laquelle nous voulons obéir. Il s’établira entre elle et notre volonté comme un pacte de vie.

    Quand nous tenons notre évangile dans nos mains, nous devrions penser qu’en lui habite le Verbe qui veut se faire chair en nous, s’emparer de nous, pour que son cœur, greffé sur le nôtre, son esprit branché sur notre esprit, nous recommencions sa vie dans un autre lieu, un autre temps, une autre société humaine.
    Approfondir l’Évangile de cette façon-là, c’est renoncer notre vie pour recevoir une destinée qui n’a pour forme que le Christ

    Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964)