Étiquette : Dieu

  • « Faites-les fructifier. »

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    L’environnement naturel a été donné à tous par Dieu et son usage représente pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière… Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes — matériels et immatériels — dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd, l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire, par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature, fruit de la création de Dieu.

    La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (Rm 1,20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « réunie sous un seul chef » dans le Christ à la fin des temps (Ep 1,10; Col 1,19) ; elle a donc elle aussi une « vocation ». La nature est à notre disposition non pas comme un tas de choses répandues au hasard, mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2,15)…

    Il est juste que l’homme puisse exercer une maîtrise responsable sur la nature pour la protéger, la mettre en valeur et la cultiver selon des formes nouvelles et avec des technologies avancées, afin que la terre puisse accueillir dignement et nourrir la population qui l’habite. Il y a de la place pour tous sur la terre : la famille humaine tout entière doit y trouver les ressources nécessaires pour vivre correctement… Nous devons cependant avoir conscience du grave devoir que nous avons de laisser la terre aux nouvelles générations dans un état tel qu’elles puissent elles aussi l’habiter décemment et continuer à la cultiver.

    Benoît XVI, pape de 2005 à 2013
    Encyclique « Caritas in veritate / L’amour dans la vérité », § 48, 50 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana

     

     

     

  • « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur. »

    argent trompeur

    « Abraham était assis à l’entrée de sa tente, nous dit l’Écriture, il y était assis au plus chaud du jour » (Gn 18,1). Les autres se reposaient ; lui guettait la venue d’hôtes éventuels. Il méritait bien que Dieu vienne à lui au chêne de Mambré, celui qui cherchait avec tant d’empressement à exercer l’hospitalité…

    Oui, l’hospitalité est bonne, elle a sa récompense particulière : elle s’attire d’abord la gratitude des hommes ; elle reçoit aussi — ce qui est plus important — un salaire de la part de Dieu. Nous sommes tous, en cette terre d’exil, des hôtes de passage. Pour un temps, nous avons à loger sous un toit ; bientôt, il faudra en déloger. Prenons garde ! Si nous avons été durs ou négligents dans l’accueil des étrangers, une fois écoulé le cours de cette vie, les saints pourraient bien, à leur tour, refuser de nous accueillir. « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, dit le Seigneur dans l’Évangile, afin qu’ils vous reçoivent dans les demeures éternelles »…

    D’ailleurs, sais-tu si ce n’est pas Dieu que tu reçois, alors que tu penses n’avoir affaire qu’à des hommes ? Abraham accueille des voyageurs ; en réalité il reçoit chez lui Dieu et ses anges. Toi aussi, qui accueilles un étranger, c’est Dieu que tu reçois. Le Seigneur Jésus l’atteste dans l’Évangile : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli. Ce que vous avez fait à l’un de ces tout-petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,35.40).

    Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l’Église
    Sur Abraham, I, 5, 32-35 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, vol. 1, Mediaspaul 1988, p. 63)

     

     

     

  • Une guérison le jour du sabbat, signe du jour de la nouvelle création

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    Le jour de la nouvelle création : la comparaison entre le dimanche chrétien et le sabbat propre à l’Ancien Testament a suscité des approfondissements théologiques de grand intérêt. On a notamment mis en lumière la relation particulière qui existe entre la résurrection et la création. En effet, la réflexion chrétienne a spontanément relié la résurrection survenue « le premier jour après le sabbat » au premier jour de la semaine cosmique dans le livre de la Genèse (1,1s)… Un tel lien invitait à comprendre la résurrection comme le commencement d’une nouvelle création, dont le Christ glorieux constitue les prémices, étant lui-même « Premier-né de toute créature » et aussi « Premier-né d’entre les morts » (Col 1,15.18).

    En effet le dimanche est le jour où, plus qu’en tout autre, le chrétien est appelé à se souvenir du salut qui lui a été offert dans le baptême et qui a fait de lui un homme nouveau dans le Christ. « Ensevelis avec lui lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts » (Col 2,12; Rm 6,4-6). La liturgie souligne cette dimension baptismale du dimanche en invitant à célébrer aussi les baptêmes, en plus de la Veillée pascale, en ce jour de la semaine « où l’Église commémore la résurrection du Seigneur », et aussi en suggérant, comme rite pénitentiel approprié au commencement de la messe, l’aspersion avec l’eau bénite, qui rappelle précisément l’événement baptismal dans lequel naît toute existence chrétienne.

    Saint Jean-Paul II (1920-2005), pape
    Lettre apostolique « Dies Domini », 24-25 (trad. © copyright Libreria Editrice Vaticana)

     

     

     

  • « Fais lever sur nous la lumière de ta face. » (Ps 4,7)

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    De même que la pièce d’argent porte l’image de César, ainsi notre âme est à l’image de la Sainte Trinité, selon ce qui est dit dans un psaume : « La lumière de ta face est empreinte en nous, Seigneur » (4,7 Vulg)… Seigneur, la lumière de ta face, c’est-à-dire la lumière de ta grâce qui établit en nous ton image et nous rend semblables à toi, est empreinte en nous, c’est-à-dire imprimée dans notre raison, qui est la plus haute puissance de notre âme et qui reçoit cette lumière comme la cire reçoit la marque d’un sceau. La face de Dieu, c’est notre raison ; car de même qu’on connaît quelqu’un à son visage, ainsi Dieu nous est connu par le miroir de la raison. Mais cette raison a été déformée par le péché de l’homme, car le péché rend l’homme opposé à Dieu. La grâce du Christ a réparé notre raison. C’est pourquoi l’apôtre Paul dit aux Éphésiens : « Renouvelez votre esprit » (4,23). La lumière dont il est question dans ce psaume c’est donc la grâce, qui restaure l’image de Dieu empreinte en notre nature…

    Toute la Trinité a marqué l’homme à sa ressemblance. Par la mémoire, il ressemble au Père ; par l’intelligence, il ressemble au Fils ; par l’amour, il ressemble au Saint Esprit… Lors de la création, l’homme a été fait « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn 1,26). Image dans la connaissance de la vérité ; ressemblance dans l’amour de la vertu. La lumière de la face de Dieu c’est donc la grâce qui nous justifie et qui révèle de nouveau l’image créée. Cette lumière constitue tout le bien de l’homme, son vrai bien ; elle le marque, comme l’image de l’empereur marque la pièce d’argent. C’est pourquoi le Seigneur ajoute : « Rendez à César ce qui est à César. » Comme s’il disait : De même que vous rendez à César son image, ainsi rendez à Dieu votre âme, ornée et marquée de la lumière de sa face.

    Saint Antoine de Padoue (v. 1195-1231), franciscain, docteur de l’Église
    Sermons pour le dimanche et les fêtes des saints (trad. Bayart, Eds. franciscaines 1944, p. 249)

     

     

     

     

  • « Ils se mirent à lui en vouloir terriblement et ils le harcelaient. »

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    « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3,16). Ce Fils unique « a été offert », non parce que ses ennemis ont prévalu, mais « parce que lui-même l’a voulu » (Is 53,10-11). « Il a aimé les siens ; il les a aimés jusqu’à la fin » (Jn 13,1). La fin, c’est la mort acceptée pour ceux qu’il aime ; voilà la fin de toute perfection, la fin de l’amour parfait, car « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13).

    Cet amour du Christ a été plus puissant dans la mort du Christ que la haine de ses ennemis ; la haine a pu faire seulement ce que l’amour lui permettait. Judas, ou les ennemis du Christ, l’ont livré à la mort, par une haine méchante. Le Père a livré son Fils, et le Fils s’est livré lui-même par amour (Rm 8,32; Ga 2,20). L’amour n’est cependant pas coupable de trahison ; il est innocent, même quand le Christ en meurt. Car seul l’amour peut faire impunément ce qui lui plaît. Seul l’amour peut contraindre Dieu et comme lui commander. C’est lui qui l’a fait descendre du ciel et l’a mis en croix, lui qui a répandu le sang du Christ pour la rémission des péchés, en un acte aussi innocent que salutaire. Toute notre action de grâce pour le salut du monde est donc due à l’amour. Et il nous presse, par une logique contraignante, d’aimer le Christ autant que d’autres ont pu le haïr.

    Baudouin de Ford (?-v. 1190), abbé cistercien, puis évêque
    Le Sacrement de l’autel, II, 1 ; SC 93 (trad. SC, p.171 rev.)

     

     

     

  • « Combien plus le Père céleste ne donnera-t-il l’Esprit saint à ceux qui le lui demandent ? »

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    Viens, lumière véritable. Viens, vie éternelle. Viens, mystère caché. Viens, trésor sans nom. Viens, réalité inexprimable. Viens, personne inconcevable. Viens, bonheur sans fin. Viens, lumière sans couchant. Viens, attente infaillible de tous ceux qui doivent être sauvés. Viens, réveil de ceux qui se sont endormis. Viens, résurrection des morts. Viens, Puissant, qui toujours fais et refais et transformes tout par ton seul vouloir… Viens, toi qui demeures toujours immobile et pourtant à chaque instant te mets tout entier en mouvement pour venir à nous, couchés parmi les morts, toi qui es au-dessus de tous les cieux… Viens, joie éternelle. Viens, couronne impérissable (1Co 9,25). Viens, pourpre du grand roi notre Dieu… Viens, toi qu’a désiré et que désire mon âme misérable. Toi le Seul, viens au seul, puisque, tu le vois, je suis seul… Viens, toi devenu toi-même en moi désir, qui m’as fait te désirer, toi l’absolument inaccessible. Viens, mon souffle et ma vie. Viens, consolation de ma pauvre âme. Viens, ma joie, ma gloire, mon allégresse sans fin.

    Je te rends grâce d’être devenu un seul esprit avec moi (Rm 8,16), sans confusion, sans changement, sans transformation, toi le Dieu au-dessus de tout, et d’être pour moi devenu tout en tous (1Co 15,28)… Je te rends grâce d’être pour moi devenu lumière sans couchant, soleil sans déclin, car tu n’as pas d’endroit où te cacher, toi qui emplis l’univers de ta gloire. Non, jamais à personne tu ne t’es caché, mais c’est nous qui toujours nous cachons de toi, en refusant d’aller à toi…

    Viens donc, Maître, aujourd’hui dresse en moi ta tente (Jn 1,14) ; fais ta maison et demeure en moi ton serviteur continuellement, inséparablement, jusqu’au bout, toi qui es très bon. Et que moi aussi, à ma sortie de ce monde, je me retrouve en toi, ô très bon, et règne avec toi, Dieu qui es au-dessus de tout.

    Syméon le Nouveau Théologien (v. 949-1022), moine grec
    Invocation du Saint Esprit, introduction aux Hymnes ; SC 156 (trad. SC p. 163 rev.)

     

     

     

     

  • Fête des Sts Michel, Gabriel et Raphaël, archanges

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    « Vous verrez les anges monter et descendre sur le Fils de l’Homme. » Ils montent pour eux, ils descendent pour nous, ou plutôt ils descendent avec nous. Ces bienheureux esprits montent par la contemplation de Dieu, et ils descendent pour avoir soin de nous et pour nous garder dans tous nos chemins (Ps 90,11). Ils montent vers Dieu pour jouir de sa présence ; ils descendent vers nous pour obéir à ses ordres, car il leur a commandé de prendre soin de nous. Toutefois, en descendant vers nous, ils ne sont pas privés de la gloire qui les rend heureux, ils voient toujours le visage du Père…

    Lorsqu’ils montent à la contemplation de Dieu, ils cherchent la vérité dont ils sont comblés sans interruption en la désirant, et qu’ils désirent toujours en la possédant. Lorsqu’ils descendent, ils exercent envers nous la miséricorde, puisqu’ils nous gardent dans toutes nos voies. Car ces esprits bienheureux sont les ministres de Dieu qui nous sont envoyés pour nous venir en aide (He 1,14) ; et dans cette mission ce n’est pas à Dieu qu’ils rendent service, mais à nous. Ils imitent en cela l’humilité du Fils de Dieu qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et qui a vécu parmi ses disciples, comme s’il avait été leur serviteur (Mt 20,28)…

    Dieu a donné ordre à ses anges, non pas de te retirer de tes chemins, mais de t’y garder soigneusement, et de te conduire dans les chemins de Dieu par ceux qu’ils suivent eux-mêmes. Comment cela, me diras-tu ? Les anges, bien sûr, agissent en toute pureté et par seule charité ; mais toi, du moins, contraint et averti par la nécessité de ta condition, descends, condescends à ton prochain en faisant preuve de miséricorde envers lui ; puis, toujours à l’imitation des anges, élève ton désir et, de toute l’ardeur de ton cœur, efforce-toi de monter jusqu’à la vérité éternelle.

    Saint Bernard (1091-1153), moine cistercien et docteur de l’Église
    11ème Sermon sur le Psaume 90 « Qui habitat » 6, 10-11 (trad. En Calcat)

     

     

  • « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. »

    citation

    Les portes sont ouvertes à chaque personne qui se tourne sincèrement vers Dieu, de tout son cœur, et le Père reçoit avec joie un enfant qui se repent vraiment. Quel est le signe du vrai repentir ? Ne plus retomber dans les vieilles fautes et arracher de ton cœur, par leurs racines, les péchés qui te mettaient en danger de mort. Une fois qu’ils auront été effacés, Dieu reviendra habiter en toi. Car, comme dit l’Écriture, un pécheur qui se convertit et se repent procurera au Père et aux anges du ciel une joie immense et incomparable (Lc 15,10). Voilà pourquoi le Seigneur s’est écrié : « C’est la miséricorde que je désire, et non le sacrifice » (Os 6,6; Mt 9,13). « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse » (Ez 33,11) ; « Si vos péchés sont comme la laine écarlate, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont plus noirs que la nuit, je les laverai, si bien qu’ils deviendront comme la laine blanche » (Is 1,18).

    Dieu seul, en effet, peut remettre les péchés et ne pas imputer les fautes, alors que le Seigneur Jésus nous exhorte à pardonner chaque jour à nos frères qui se repentent. Et si nous, qui sommes mauvais, nous savons donner de bonnes choses aux autres (Mt 7,11), combien plus « le Père plein de tendresse » (2Co 1,3) le fera-t-il ! Le Père de toute consolation, qui est bon, plein de compassion, de miséricorde et de patience par nature, attend ceux qui se convertissent. Et la conversion véritable suppose que l’on cesse de pécher et que l’on ne regarde plus en arrière… Regrettons amèrement donc nos fautes passées et prions le Père pour qu’il les oublie. Il peut, dans sa miséricorde, défaire ce qui a été fait et, par la rosée de l’Esprit, effacer nos méfaits passés.

    Saint Clément d’Alexandrie (150-v. 215), théologien
    Homélie « Quel riche sera sauvé ? », 39-40 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 141 rev.)

     

     

     

     

  • Livre de l’Ecclésiaste 11,9-10.12,1-8.

    Création

    Réjouis-toi, jeune homme, dans ton adolescence, et sois heureux aux jours de ta jeunesse. Suis les sentiers de ton cœur et les désirs de tes yeux ! Mais sache que pour tout cela Dieu t’appellera au jugement.
    Éloigne de ton cœur le chagrin, écarte de ta chair la souffrance ! Car l’adolescence et le printemps de la vie sont vanité.
    Souviens-toi de ton Créateur, aux jours de ta jeunesse, avant que viennent les jours mauvais, et qu’approchent les années dont tu diras : « Je ne les aime pas » ;
    avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent encore après la pluie ;
    au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux ; où les femmes, l’une après l’autre, cessent de moudre, où le jour baisse aux fenêtres ;
    quand la porte est fermée sur la rue, quand s’éteint la voix de la meule, quand s’arrête le chant de l’oiseau, et quand se taisent les chansons ;
    lorsqu’on redoute la montée et qu’on a des frayeurs en chemin ; lorsque l’amandier s’épanouit, que la sauterelle s’alourdit, et que le câprier laisse échapper son fruit ; lorsque l’homme s’en va vers sa maison d’éternité, et que les pleureurs sont déjà au coin de la rue ;
    avant que le fil d’argent se détache, que la lampe d’or se brise, que la cruche se casse à la fontaine, que la poulie se fende sur le puits ;
    et que la poussière retourne à la terre comme elle en vint, et le souffle à Dieu qui l’a donné.
    Vanité des vanités, disait l’Ecclésiaste, tout est vanité !

     

     

     

     

  • Les ouvriers de la onzième heure

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    omme dans beaucoup de paraboles le Christ veut volontairement choquer ses auditeurs afin d’attirer leur attention et de leur faire comprendre la leçon qui s’y trouve cachée. Ici, bien entendu, le Christ ne veut pas nous dire qu’il faut être injuste comme semble l’être le maître de cette vigne en payant les ouvriers qui ne travaillent pas avec le même salaire que ceux qui ont travaillé longuement. De même que dans la parabole de l’intendant infidèle Jésus fait exprès de louer le malhonnête intendant pour induire une leçon, de la même manière il nous présente ici un propriétaire qui se conduit de manière injuste. Non pas que Jésus prêche l’injustice, ni qu’Il prétende que Dieu est injuste à notre égard, mais Il veut montrer que le royaume des cieux n’est pas une affaire de salaire, n’est pas une affaire de justice au sens de distribution exacte à chacun selon ses mérites, selon son travail.

    Si nous essayons de lire de plus près cette parabole, nous comprendrons que les auditeurs de Jésus,« les ouvriers de la première heure », ceux qui sont allés à la vigne dès le point du jour, c’est d’abord le peuple d’Israël, le peuple élu, celui qui, dès l’origine de l’histoire, tout au moins de l’histoire connue, a été appelé par Dieu, a reçu la loi, la promesse, a pratiqué la loi, a donc travaillé dans le champ du Maître tout au long des siècles, des générations, supportant ainsi le poids des commandements de la Loi et la chaleur du jour. Tandis que les ouvriers de la onzième heure, pour Jésus et ses auditeurs, ce sont les païens, ceux qui n’ont jamais supporté la Loi, qui n’ont jamais travaillé pour l’avènement du royaume de Dieu, ceux qui ont vécu sans loi, sans commandement et qui, à la dernière heure, c’est-à-dire au moment où Jésus vient, sont appelés « in extremis » et qui recevront cependant la même récompense que le peuple, la même récompense que le peuple juif. Et il y a là, aux yeux des concitoyens de Jésus, une sorte d’injustice, il peut y avoir une apparence d’injustice si ceux qui n’ont pas été choisis, qui n’ont pas été élus, ceux qui n’ont pas pratiqué la loi, reçoivent le même royaume, la même admission dans la filiation divine, la même entrée dans l’Église, la même grâce que ceux qui ont longuement supporté le poids des commandements de la vie morale de l’observance de la Loi.

    Jésus veut donc montrer que le royaume, l’entrée dans l’intimité de Dieu, le don de l’amour et de la tendresse de Dieu ne sont pas un salaire, ne sont pas une récompense. Et c’est pour cela que cette récompense ne peut pas être réservée à ceux qui, comme les juifs, ont pratiqué longuement les commandements de la loi, comme si Dieu leur disait : Puisque vous avez agi conformément à la loi, en récompense, je vous donne le royaume ; alors que, à tous ceux qui n’ont pas pratiqué la loi, commepunition, ils seront chassés du royaume. Telle n’est pas la logique de Dieu. La logique de Dieu n’est pas la logique d’un mérite qui nous acquerrait une récompense.

    Du temps même de Jésus, une autre application voisine de ce texte, à l’intérieur du peuple juif, permettait de distinguer, d’une part les pharisiens, ceux qui faisaient attention à ces moindres observances de la loi, et d’un autre côté, « le reste du peuple » que les pharisiens traitaient avec mépris en disant « ce sont des maudits, une racaille, car ils n’observent pas la Loi. » Donc à l’intérieur du peuple juif, il y avait une différence entre les « personnes pieuses et bien-pensantes » d’une part et « les pécheurs » d’autre part. Et là aussi, il semblait aux interlocuteurs de Jésus que, en justice, il convenait que les observateurs de la loi, les pharisiens, soient récompensés davantage que ces pécheurs, ces publicains, ces prostituées. Or constamment Jésus préfère fréquenter les prostituées et les publicains : Il va loger chez Zachée, Il accepte que la pécheresse lui pleure sur les pieds et les oigne de parfum, Il admettra comme premier compagnon dans son royaume ce larron qui meurt sur la croix auprès de Lui, etc … Et Il dira tout simplement : « Les publicains et les prostituées vous précèdent au royaume des cieux. » 

    Alors ceci peut s’appliquer immédiatement à nos jours. Nous aussi, nous avons cette tentation de penser que ceux qui sont chrétiens depuis toujours, ceux qui vivent et s’efforcent de vivre conformément à la loi du Christ mériteraient une récompense, le royaume de Dieu, en tout cas une place plus élevée dans l’Église et dans la béatitude, que tous ceux qui, ou bien sont pécheurs, ou bien ne croient pas, ou bien sont en dehors de l’Église, ou quoi qu’il en soit, tous ceux qui ne sont pas, qui ne conforment pas de façon scrupuleuse leur vie à l’observance des lois de l’Église ou des commandements de Dieu. Et bien, Jésus nous adresse cette parabole.

    Ce n’est pas parce que nous avons observé les commandements, ce n’est pas parce que nous avons mené une vie droite et morale que nous aurons « droit » comme à une récompense dans le royaume des cieux. Le royaume des cieux n’est pas affaire de récompense, il n’est pas affaire de mérite ; le royaume des cieux est un don gratuit de l’amour de Dieu. C’est ce que le maître dit aux ouvriers de la première heure : « N’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? » « Comme il me plaît ! » non pas par fantaisie ou d’une manière arbitraire, mais par amour, gratuitement. Non pas parce que tu y aurais droit, mais parce que je veux te le donner. Et je veux te le donner parce que je t’aime. Et parce que j’aime aussi ton frère qui, peut-être n’a pas vécu de façon droite, je veux aussi lui donner à lui ce royaume. Et s’il accepte d’ouvrir son cœur, s’il vient, fût-ce très tard, travailler à ma vigne, si même sur son lit de mort, même dans ses derniers jours, il tourne son cœur vers Moi, Il crie vers Moi, alors je suis trop heureux de lui donner ce royaume. Parce que je n’ai qu’un seul désir, pour lui comme pour toi, c’est de faire votre bonheur en vous donnant mon amour pour qu’il remplisse votre cœur et qu’il soit votre joie.

    vigne Telle est la logique de Dieu. Dieu n’est pas là pour compter les mérites des uns et des autres, pour récompenser plus ou moins celui-ci ou celui-là, pour punir plus ou moins celui-ci ou celui-là. Dieu est là pour que son amour se répande en nous, parce que le désir de son amour comme le désir de quiconque aime est de rendre heureux celui qui est aimé. Et Dieu n’a pas d’autre objectif que celui-là : faire notre bonheur. Alors il s’agit non pas d’accumuler des droits à la récompense, mais de nous ouvrir à ce torrent d’amour qui vient du cœur de Dieu. Et de nous ouvrir à ce torrent d’amour qui s’adresse à nous, et pour cela, de laisser tomber tous nos droits, toutes nos vertus, tous nos efforts pour, simplement, fixer notre regard sur la miséricorde de Dieu. Ouvrir notre cœur à ce torrent d’amour qui s’adresse à nous, mais aussi à nos frères, nos frères que, peut-être, dans une certaine logique trop humaine, nous pourrions mépriser ou regarder de haut, mais que, avec la logique du cœur de Dieu, nous regardons avec amour, avec le même désir que Dieu de leur salut, le même désir que Dieu de leur bonheur. Et plus ils sont malheureux, plus ils sont pécheurs, plus ils sont loin de Dieu, plus nous devons désirer qu’ils soient rencontrés par cet amour qui les transformera. Et le plus grand bonheur, pour nous comme pour Dieu est de voir nos frères, même si c’est après une longue vie de péché, se tourner vers Dieu et l’appeler au secours.

    Et si nous sommes un peu lucides, nous verrons à ce moment-là, que nous avons bien tort de nous considérer comme des gens vertueux ; nous nous faisons bien des illusions si nous croyons que nous sommes meilleurs que les autres. En réalité, ces pécheurs, ces pécheurs de la onzième heure, n’est-ce pas nous aussi, nous qui peut-être avons l’impression d’avoir depuis longtemps fréquenté l’Église, depuis longtemps essayé d’observer la loi de Dieu et qui, peut-être, ne comprenons qu’aujourd’hui seulement ce qui est le cœur de cette loi, c’est-à-dire précisément cet amour de Dieu. Si nous avons vécu longtemps dans une autre optique, dans une autre perspective, en croyant que c’était la morale qui nous donnait des droits à l’amour de Dieu, alors maintenant peut-être nous sommes en train de venir aujourd’hui devant le Seigneur, humbles, pauvres, n’ayant rien entre les mains. C’est maintenant seulement que nous comprenons qu’il s’agit d’aimer et que nous allons apprendre à ouvrir notre cœur à cet amour triomphant qui vaincra toutes nos résistances, toutes nos pauvretés, toutes nos étroitesses de cœur et d’esprit, comme il est capable de vaincre n’importe quel péché, quel qu’il soit.

    Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL